CENTRAFRIQUE : LETTRE A LA NATION DE MONSIEUR DOMINIQUE GUILLAUME GUIANISSIO.

Par ...Alain Nzilo Publié le 29-11-2018 - Modifié le 29-11-2018

 

 

CENTRAFRIQUE : LETTRE A LA NATION DE MONSIEUR DOMINIQUE GUILLAUME  GUIANISSIO.

 

 

Contrarié, entredéchiré, il m’a semblé oiseux d’intervenir dans le grand débat d’actualité nationale qui coule encres et salives. Mais subjugué par les passions extrêmes qui se déferlent, s’opposent, s’entrechoquent, et qui, si l’on n’y prend garde, risqueraient d’ériger d’autres nouvelles divisions et fractures sociales, outre celles déjà réelles et encore non résolues, je prends ici le courage pour m’exprimer en ces termes modérateurs.

Tout d’abord, par respect pour mes convictions religieuses d’une part et pour la laïcité de l’état d’autre part, ensuite pour que la mémoire de mon frère défunt Vicaire général l’Abbé MADA Blaise et six autres membres de ma famille victimes de ces atrocités aveugles des mercenaires de l’UPC, préprogrammés par les grosses têtes pensantes de ce monde, ne soit sujet de polémique pour les générations futures, j’appelle la nation à l’apaisement des esprits et aux discernements.

Tout se dit et se lit en effet sur les réseaux sociaux et dans les presses : des tendances dichotomiques pro ou anti cléricalistes et d’autres très opportunistes d’une espèce politicienne. D’autres encore, quant à elles, sont des diatribes tendant à faire renaître l’ère du vieux protestantisme avec les catholiques, notamment sur les offices aux défunts et les rivalités de chapelle. Il semblerait même que le Clergé centrafricain est divisé sur la question suscitée. Bref… une bien épineuse question pour nous laïcs catholiques engagés !

Juste en quelques mots, voilà un bref résumé du tollé qui prévaut. L’épiscopat avait appelé les concitoyens centrafricains, ce 24 dernier, suite aux massacres d’Alindao et de Batangafo, à s’abstenir des festivités du 1er Décembre, jour de la fête nationale, en signe de deuil. Mais le gouvernement lui, qui avait déjà décrété trois jours de deuil national pour les mêmes causes, n’est pas d’avis.

Et voilà, toute la raison de ces envolées d’emphases disséminées en trainées de poudre dans les médias, dans les chapelles religieuses et politiques.

Sous quel angle devais-je aborder la question ? Je voudrais bien en tenter une approche simple et moins émotionnelle.

  • L’état centrafricain est laïc.

 

En regardant d’un œil purement de croyant, l’attitude philanthrope et paternelle de nos Evêques parait fondée et à ce titre, interpellatrice. Il s’agit pour eux de prendre position contre les pratiques persistantes qui affectent la vie de la Nation et qui frappent de plein fouet l’église. En appeler pour une prise de conscience responsable et citoyenne de manière à obtenir une attention particulière des décideurs et tous les acteurs engagés dans le conflit n’est pas problématique à première vue.

Ces Successeurs des Apôtres ne visent donc pas le pouvoir et son exercice comme les dits « opposants charismatiques » signataires de pareille déclaration, ils veulent simplement éveiller nos lanternes sur les irresponsabilités qui touchent, révoltent. Ils fustigent le laxisme des institutions concernées. En ce sens, leurs crosses sont redevenues la houlette du bon Berger pour la protection des brebis que le Seigneur Jésus-Christ leur a confiées pour être menées aux bons pâturages. Quoi de plus normal !

Paradoxalement, cette attitude prouve à suffisance et clairement que certains rôles, tels celui régalien, la protection de la vie des citoyens ou la défense de l’intégrité du territoire etc., ne sont pas dévolus aux Pasteurs. Certes, l’église catholique centrafricaine, on le sait, prie toujours pour la paix, donne abris, soins et pains aux déplacés du conflit centrafricain et, n’eût été peut-être sa présence bénéfique et agissante sur l’ensemble du territoire, l’état disparaitrait.

Mais qu’à cela ne tienne, jusqu’où s’arrêterait l’influence de l’église et ses pasteurs ? Pourquoi, vu la crise et ses interprétations extrêmement sensibles, le Cardinal n’a pu contacter ses compères de la plate-forme religieuse avant de faire une telle déclaration ?

En considérant ces questions, le principe (loi) de la « séparation des Églises et de l’État » est indispensable pour trancher la polémique créée et qui divise l’opinion à l’orée des manifestations de la fête de l’indépendance. L’Exécutif a pris ses engagements.

Par le passé, les musulmans se disaient marginalisés, ils ont pris des armes pour réclamer justice. Les animistes sont opprimés, souvent traités comme des sorciers ou mangeurs d’âmes, réclameront-ils eux aussi un quelconque boycott pour réclamer l’égalité entre les religions, des jours fériés par exemple ?

Nous voyons bien que les intérêts parcellaires et les enjeux confessionnels sont compliqués et provoquent souvent des débats houleux et passionnés comme celui-ci.

Cependant, notre état est laïc : ceci est écrit noir sur blanc dans la constitution. Il n’est donc pas indiqué ou du ressort de l’une ou l’autre des confessions religieuses de prendre des initiatives nationales et publiques sans l’agrément de l’état. L’état ne peut recevoir des ordres ni des églises (catholique, protestante…), ni des musulmans et tutti quanti…

En France par exemple, le vote et l’application de la loi de séparation ont connu ces dernières étapes du mouvement de laïcisation et de sécularisation engagée depuis 1789 que le 09 décembre 1905. Cette date qui met fin au concordat napoléonien, mais aussi et surtout à l’antique union entre l’Église catholique de France et le pouvoir politique, est capitale car c’est cela même qui nous régit aujourd’hui. Et cette loi de séparation a instauré la laïcité. Et donc, les églises de France, même pendant les grandes guerres, ne peuvent pas s’aventurer de manière ostentatoire et décisive sur le terrain politique. Leur rôle est consultatif, complémentaire des actions de l’état, et non prééminent comme dans le cas présent de nos évêques. Il y a eu sujet au débordement.

Aussi tenons-nous, chers frères croyants, au respect mutuel de cette séparation. Je ne suis pas sûr que, par exemple, le gouvernement centrafricain décréterait le 24 décembre ou le dimanche de pâques, le jour tabaski ou autres, jour de deuil national.

« Rendez donc à César, ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».

  • Ce 1er Décembre 2018, une fête d’indépendance spéciale.

 

En effet, ce présent anniversaire est spécifique (du 1er décembre 1958 au 1er décembre 2018 : 60 ans). Une fête jubilaire donc, LE JUBILE DE DIAMAND de notre pays.

Et l’église catholique, plus que toute autre église, connait mieux l’importance de ces années jubilaires qui y sont souvent célébrées comme des années de grâce.

Aussi, en parcourant ce moment de notre histoire nationale, ne pouvons-nous pas mieux valoriser cette date…

Jadis, révoltés contre l’asservissement, l’appauvrissement et la déshumanisation de leurs peuples, nos ancêtres, sous le leadership de l’ancien Abbé Barthélémy Boganda, prêtre à jamais selon la loi de Melchisédech, se sont engagés dans une bataille qui semblait jadis impossible à gagner. Dans la douleur, le sang d’innombrables vies humaines, ils ont fini par acquérir pour nous cette indépendance, reprise progressivement de nos mains. En effet, à peine la République Centrafricaine fut-elle proclamée ce 1er Décembre 1958, que, neuf fois après, l’avion du Leader national, le Président Fondateur, avec tout son équipage constitué de membres éclairés du gouvernement et quelques rares cadres compétents du Pays à l’époque pour mener cette vraie lutte pour l’émancipation, ait été abattu (ou dynamité) en plein vol le 29 mars 1959. Le pays est ainsi mal parti.

Demeuré sans suite officielle du résultat de l’enquête de cet attentat nocif et sans esquisse d’un dédommagement (si les responsabilités étaient établies) à ce pays rendu prématurément orphelin, et poussé dans une aventurière marche où la métropole s’est taillée depuis lors la part du lion jusqu’à hypothéquer l’essentiel de la souveraineté, la date du 1er décembre restera une date historique à ne point négliger sous aucun prétexte.

L’origine de nos maux n’est pas seulement l’affaire d’hommes d’état, mais elle est surtout le cercle vicieux d’un système et d’une forme d’état unitaire sclérosé.

Aujourd’hui, soixante années après, la vie de la plupart des citoyens s’est à peine améliorée. Les conflits militaro-politiques successifs entamés depuis les années 90 sont venus enfoncer diablement l’esprit de la haine, de l’égoïsme et de la division. Ce pays d’un des leaders de la lutte indépendantiste en Afrique centrale semble à jamais grabataire. Contrairement à son hymne et à sa devise, il demeure assiégé, soumis, et aujourd’hui brimé par tous.

 

La commémoration de la lutte ancestrale symbolisée par l’indépendance dont la phase première fut le passage de l’Oubangui-chari en République Centrafricaine me parait bien importante pour les générations actuelles. Elle n’est d’ailleurs pas suffisamment préparée à mon avis, ne se résumant qu’à quelques manifestations commémoratives. C’est déjà une forme d’austérité, dirais-je. Un tel événement festif, en grandeur nature, pourrait normalement booster le sentiment patriotique national qui s’effrite de génération en générations. Une victoire actuelle sur ceux qui veulent nous voir à genou, nous voir pleurer et venir les supplier pour survivre. Un aveu d’impuissance. Car une bataille se perd, lorsque le moral de la troupe est atteint, sinon l’ennemi se dira : ce qui est sûr, rien n’est sûr. La bataille continue…

 

Voilà pourquoi, en toute humilité de chrétien catholique laïc engagé, j’appelle les églises à prier certes le Dimanche 02 pour le Pays et nos morts, mais participer à la célébration de la fête de l’indépendance le samedi 01.

Nos évêques n’ont pas tort non plus. Si le diable est invisible, il agit par ses disciples que nous combattons. Une exhortation au boycott alimenterait l’arme affûtée de ces ennemis de la République. Nos FACA « hold-uppées » par l’embargo, tiennent malgré tout, en ce jour nationale, nous présenter leur baroude d’honneur. Leurs parades devant la nation toute entière sont autant de facteurs non négligeables de renaissance des cendres. Un pacte d’encouragement réciproque entre l’armée et sa population face aux ennemis.

 

Patriotiquement vôtre.

 

Dominique Guillaume GUIANISSIO

 

Share this post
Tags

A propos de l’auteur

Les commentaires sont fermés.